Démographie : le désert médical gagne les soins primaires

Démographie médicale : pénurie, la preuve par Dienville

Le Conseil national de l’Ordre des médecins vient de publier son état des lieux annuel de la démographie médicale en France. Il confirme que la pénurie de médecins libéraux, en particulier de généralistes, se poursuit malgré un nombre important de praticiens inscrits au tableau. Un nombre croissant de territoires ruraux, de cœur de ville et de quartiers périphériques, voit les médecins généralistes partir à la retraite sans solution de remplacement. C’est le cas à Dienville, dans l’Aube, où René Brugnon fermera définitivement son cabinet médical le 1er juillet faute de successeur.

Le tableau de la démographie médicale présenté cette semaine par l’Ordre des Médecins reflète la chronique d’un désastre annoncé de longue date. Car la situation actuelle ne doit rien au hasard. Si la France compte bien un nombre impressionnant de médecins inscrits au tableau de l’Ordre, avec 281 087 praticiens en activité (contre 118 842 en 1976), « certains territoires semblent pourtant de plus en plus manquer de médecins » (voir ci-dessus). En 35 ans, la population des médecins a doublé. Mais cette dernière est vieillissante, à l’instar de la population en général, qui commence à voir les « papy boomers » partir progressivement à la retraite. « 26,4% des inscrits au tableau ont plus de 60 ans, note l’Ordre, et 23 % du total sont retraités ». Une proportion qui augmente sans trouver de palliatif.

Car, note l’Ordre des Médecins dans son bilan démographique annuel (1) « chaque année, pas moins de 25% des médecins diplômés d’une faculté française décident de ne pas s’inscrire à l’Ordre pour exercer d’autres professions, dans le journalisme ou l’administration par exemple, au détriment du soin. » A croire que le sacerdoce n’attire plus, en particulier en médecine générale où les nouveaux entrants en exercice libéral souhaitent vivre une vie « normale », loin des 70 heures hebdomadaires de leurs aînés. Seule note d’optimisme dans ce tableau un peu sombre : « Si l’on dénote une tendance de fond chez les nouvelles générations de médecins, hommes comme femmes, de pouvoir concilier vie professionnelle et vie privée, cela ne veut pas dire que les jeunes générations ne souhaitent plus exercer en libéral ». 15% des jeunes médecins choisissent l’exercice libéral/mixte en 1ère  intention, mais cinq ans plus tard, ils sont 40 % à s’orienter vers ce mode d’exercice, souligne le rapport du CNOM. Et ici, il semble même que les jeunes femmes médecins viendraient au secours d’un exercice libéral qui semble bien manquer d’attractivité. Plus nombreuses que leurs homologues masculin de moins de 45 ans, elles composent plus de la moitié des nouveaux inscrits (58 %). « Cette féminisation avérée de la profession profite largement au secteur libéral : 60 % des médecins généralistes libéraux mixtes âgés de moins de 40 ans sont des femmes », ajoute l’Ordre. Tout ne serait donc pas perdu. Sauf que les nouvelles générations de médecins, en particulier généralistes, ne suffisent pas à remplir les « trous » d’un désert médical qui gagne progressivement tous les territoires du pays, sans exception.

Mode-exercice-jeunes[cliquer sur l’image ↑ pour l’agrandir]

Car parmi les nouveaux inscrits au 1er janvier 2015, ils sont 61,6 % à avoir fait le choix d’exercer en tant que salarié (voir ci-contre). Ainsi deux tiers des praticiens renoncent à venir succéder à leur aînés en libéral ! Dans les rangs des jeunes généralistes sortis des facultés, ils sont 22,4 % à opter pour l’exercice libéral « en première intention », 38,2 % à exercer comme remplaçant (avant de s’installer, mais plus tard, en libéral) et 30 % à choisir un exercice salarié (sur l’ensemble des généralistes en exercice, 57,6 % sont installés en libéral, 35,20 sont salariés et 7,2 % ont un exercice mixte).

Désormais, les métropoles, les villes moyennes comme les campagnes cherchent toutes désespérément à attirer des médecins libéraux. En médecine générale, tous les clignotants sont désormais au rouge. De 64 778 généralistes en 2007, les effectifs sont tombés à 58 104 en 2015, soit une baisse de 10 %. « Et une baisse de 6,8 % est à prévoir pour les 5 prochaines années », confirme l’Ordre des Médecins. Soit 4 000 médecins de moins, alors même que le vieillissement de la population française se poursuit et, avec lui, le cortège des maladies chroniques qui requière une prise en charge dans le domaine des soins primaires plutôt qu’à l’hôpital.

Il dévisse sa plaque sans successeur

A Dienville, paisible commune de l’Aube (Nord Est de la France) dotée d’une base nautique, René Brugnon (photo) achèvera fin juin, à 65 ans, une longue carrière de médecin généraliste. Originaire de la région, il posera sa sacoche de médecin dans la commune après des études de médecine réalisées à Reims.Rene Brugnon1 Rien ne le prédestinait particulièrement à devenir médecin de campagne à l’issue de son bac, passé en 1968. Après un détour par la faculté de sciences, il attaquera les études de médecine en 1970 et se marie un an plus tard. En 1980, il visse sa plaque pour s’installer, avec son épouse Martine, à Dienville, une commune de 800 âmes qu’il ne quittera plus. Amoureux de la campagne, il se dit attaché aux gens et adorer les contacts humains. La médecine générale lui parait l’exercice le plus approprié à ses goûts et à son tempérament. 35 ans durant, il sera disponible pour ses patients, jour et nuit, week-end compris. Pour compléter le tout, il sera médecin sapeur-pompier. « Cette vie a été passionnante et je ne regrette rien ». Sur le bassin de population de 10 000 habitants, 7 médecins généralistes sont présents, dont 4 dans un groupe médical distant de 5 km de sa commune, les autres étant installés à quelque 20 kms. A Dienville, alertée par son départ, la municipalité a construit une maison de santé pluri professionnelle (2). Mais à deux ans de la retraite, René Brugnon choisit de ne pas s’y installer. A ce jour, la MSP fonctionne sans généraliste, car la commune n’est pas parvenue à en recruter un ou une. René Brugnon n’a pas été maître de stage. « Je le regrette, encore que les collègues qui le sont n’ont pas attiré de jeunes médecins pour autant », confie-t-il.

Il n’a pas vu non plus arriver chez lui de Praticien territorial de médecine générale (200 postes pour la France), une formule promue par le gouvernement, mais qui est sans effet sur sa région. « J’ai pensé que cela pouvait constituer une solution pour soulager les campagnes. Mais ce n’a pas été une solution pour mon cas ! » Le métier est-il insuffisamment attractif ? Le Dr Brugnon pense surtout qu’il est plombé par une administration tatillonne et pesante. « L’administratif bouffe tout le monde et la paperasserie constitue une énorme contrainte sur notre exercice. Les jeunes médecins me l’ont dit régulièrement. » Pour l’heure, René Brugnon vit les dernières heures d’un exercice qu’il estime insuffisamment valorisé, en termes de reconnaissance comme de rémunération. Il s’est mobilisé ces derniers mois pour trouver un successeur, sans y parvenir. Il note toutefois que l’hôpital de Troyes, à 45 kms vient d’embaucher des médecins généralistes pour travailler aux urgences. « D’ici que ces mêmes médecins urgentistes soient envoyés pour faire de la médecine générale en campagne… ». Le 1er juillet, le seul généraliste de Dienville fermera définitivement la porte de son cabinet à ses patients pour prendre une retraite bien méritée. « Certes, je serai toujours là s’il le faut, mais je tourne une page en quittant ce métier ». Avec un seul regret. Ne pas avoir trouvé de successeur.

JJ C

(1) Atlas de la démographie médicale, situation au 1er janvier 2015, Ordre des Médecins

(2) La maison de santé de Dienville rassemble un généraliste – qui a ouvert un cabinet secondaire mais qui, actuellement, ne vient que quelques heures par semaine et doit arrêter prochainement -, 1 médecin nutrionniste (1 jour/ semaine), 1 ORL vacataire, qui vient de l’hôpital local de Vitry-le-François 2 fois par mois, un cabinet infirmier temps plein, 2 kinésithérapeutes TP, 1 orthophoniste TP, 1 sage femme, 3 jours par semaine, 1 neuro psychologue le vendredi, 1 ostéopathe 2 jours par semaine, le tout associé à 1 pharmacie dans le village.

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